La guerre mémorielle s’invite (encore) à l’école

Petite enquête sur un recyclage nationaliste

Le Monde d'HierSep 17, 2026

La désinformation, on le sait, est une affaire de récits. En Russie, des ressources significatives sont consacrées à imposer un récit falsificateur à la racine, en ciblant spécifiquement les cerveaux les plus jeunes, dont l’esprit critique n’est pas encore suffisamment développé.

Le RVIO, instrument de pseudo-historiographie financé par l’état russe, a annoncé sa nouvelle « initiative », un manuel d’histoire à destination des Ukrainiens encore administrés par Kiev. Ce manuel vise à apporter une vision « éclairée » de l’histoire du « peuple vieux-russe » (древнерусский народ) et de « l’ukrainisme » (украинизм en russe, mot désignant une idéologie. À noter qu’en français, le mot a uniquement un sens linguistique, désignant donc un mot ukrainien adopté par une autre langue).

Faute de pouvoir décortiquer le manuel dans son ensemble, attardons-nous uniquement sur les deux premiers concepts (cela devrait suffire pour nous faire une idée).

Le premier concept, le « peuple vieux-russe » est un recyclage de l’historiographie soviétique, qui joue sur le fait que le terme vieux-russe est utilisé par les linguistes pour désigner une vieille langue administrative commune aux russes, ukrainiens et biélorusses. Le récit de « peuple vieux-russe » enterre l’hypothèse de l’existence d’une auto-détermination ukrainienne.

Le deuxième concept, l’ukrainisme comme idéologie, implique, depuis l’empire Russe, l’idée de l’importation par des puissances étrangères, d’abord la Pologne, puis à présent l’Europe et l’Occident, d’une idéologie séparatiste, au sein d’un prétendu espace vital. Ce concept nie donc l’existence d’une identité ukrainienne et désigne par la même occasion les ennemis des descendants du « peuple vieux-russe ».

Les manuels qui, à l’heure où s’écrivent ces lignes, doivent circuler dans les écoles des territoires illégalement occupés, relèvent d’un recyclage historique méthodique. Les dates marquantes de conception de ce récit sont bien connues :

  • Le 18 juillet 1863, la circulaire Valouiev, sous Alexandre II, interdit la plupart des publications en Ukrainien. La circulaire précise « aucune langue « petite-russe » n’a existé, n’existe et ne peut exister ».
  • L’Oukase d’Ems signé d’Alexandre II en 1876 élargit l’interdiction à tous les produits culturels ukrainiens.
  • En 1954, à l’occasion du 300e anniversaire du traité de Pereïaslav, deux articles issus du code soviétique installent le concept de « peuple vieux-russe » unique. Sources : А. И. Казаченко, Советская этнография, 1954, n°2, p.18 ; М. Н. Тихомиров, Вопросы истории, 1954, n°6, p.19-23.
  • L’historien exilé Oulianov publié en 1966 un essai sur le séparatisme ukrainien longtemps ignoré, mais plusieurs fois réédité depuis les années 2000.
  • 2021: l’essai de Poutine sur l’unité historique des russes et ukrainiens reprend presque à l’identique les thèses de 1954.

    Les manuels annoncés par le RVIO, tel que le relate le site Meduza, entre autres, constituent donc la nième pierre d’un vieil édifice de propagande historique.

Le Monde d’Hier



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